– Et puis dites-moi docteur, se retourna l’Ecossais vers Grodno, est-ce que le gardien a pris son poste dès que vous êtes remonté des cuisines ?
C’est alors le capitaine qui lui fit la réponse :
– Evidemmment non. J’ai attendu le retour de Sacha avant d’expédier quelqu’un… Vous savez, je n’ai pas un équipage pléthorique. Ce n’est pas si simple d’organiser un tour de garde alors que les services habituels s’effectuent déjà en flux tendu. Ça m’a pris un peu de temps.
– Et combien de temps s’est-il écoulé avant que Miguel ne vienne interdire l’entrée de la cambuse ? insista Sweeney.
– Une bonne dizaine de minutes, confessa Laptev. Mais puisque je vous dis que je suis le seul à posséder…
A ce moment, le capitaine aperçut à son tour le visage des trois Japonais, suspendus dans le cadre de la porte.
Son regard s’arrêta sur eux. Puis il revint vers Sweeney, interrogatif cette fois.
L’inspecteur comprit le sens de sa demande. Il hocha la tête d’un air affirmatif.
– Les petits salauds ! explosa aussitôt l’officier.
Instinctivement, les trois mitrons firent un pas en arrière. Yokono, pourtant, conserva un regard droit et fier.
Laptev se précipita sur eux, oubliant Miguel. Il les invectiva en russe, gesticulant et postillonnant à l’envi, les menaçant du poing et de la voix. Rien n’y fit. Les trois jeunes cuistots demeurèrent muets et impassibles.
– Arrête Pavel ! intervint le docteur Grodno. Tu perds ton temps. Ils ne comprennent rien… Tu veux que je les interroge en japonais ?
– Ah, ne fais pas chier Sacha ! éructa le capitaine.
Mais subitement, jugeant que le toubib avait raison, et que les trois horripilants gâte-sauces ne pouvaient pas saisir les motifs de sa colère, il finit par se détourner d’eux.
– Capitaine ! en profita Sweeney. Pour l’instant, il vaut mieux laisser tomber ceux-là.
Puis il proposa :
– Le docteur Grodno peut rester ici pour s’occuper du corps. Peut-être que les Japonais se décideront quand même à lui parler… Pour ma part, je suis persuadé que Yokono n’a pas pu refuser un dernier service à son patron.
Cette hypothèse raviva la rage de Laptev :
– Si ce petit con possède un double de la clé, je vais le…
– Capitaine, ça ne sert à rien ! l’interrompit l’inspecteur. Si c’est le cas, je crois que Yokono préférerait encore avaler le double de la clé, puis sauter avec par-dessus bord, plutôt que de vous le rendre.
– Ouais, peut-être… continua d’enrager l’officier. Puis il lâcha une nouvelle bordée de jurons russes à l’intention du jeune Japonais.
Dès que Laptev parut reprendre son souffle, Sweeney suggéra :
– Capitaine, au point où nous en sommes, je pense qu’il vaudrait encore mieux aller rendre visite à madame Lubny.
– Quoi ?
– Oui, capitaine. N’oubliez pas, lui expliqua l’Ecossais : Takemashi ne nous a peut-être pas révélé le nom de son commanditaire – ou plus exactement, nous n’avons pas pris la peine de le lui demander – mais nous pouvons nous en passer. Il suffit de faire comme si !
– Faire comme si ? répéta Laptev excédé. Qu’est-ce que vous voulez dire ?
– Un bluff, capitaine ! Un bluff ! se dépêcha d’expliciter Sweeney. Comme au poker ! Nous allons faire croire à Ludmila…
– A qui ?